RÉSISTANCES CONTEMPORAINES
NOTE : ce nouveau volume est inauguré par le texte ci-dessous, consacré aux prémices de ce que l'on a qualifié de "le Printemps arabe". Il est appelé à s'étoffer grâce à une multiplicité des sources qui seront au fur et à mesure sollicitées. Toute contribution spontanée est par ailleurs bien sûr bienvenue. JYG
Tunisie 2011 : Engagement, Combat et Résistance, comment s'est fait le déclic ? Amira TOUNSI |
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Tunis, le 17 décembre 2010 Ce jour-là, il faisait très beau à Tunis. Un soleil très doux, un décembre printanier. Ce climat tempéré qui vous réserve de tels petits cadeaux-surprise, en plein cœur de l’hiver était devenu quasiment la seule source de bonheur dans un pays qui depuis des années n’offrait rien d’autre à respirer. Privés de liberté d’expression, d’action et de décision, les tunisiens qui se savaient gouvernés par une famille mafieuse, vivaient sous une chape de plomb permanente et s’accommodaient d’une muselière convenue en société, au travail et même en famille.
Pourtant, depuis deux ans, avec le soulèvement des mineurs à Redayef et avec les vagues de répression sanglante tues et soigneusement camouflées qui ont suivi, avec la totale et insupportable censure (voire même autocensure) faite autour de ce sujet , un jeune collègue blogueur, de vingt ans mon cadet, a pris l’habitude d’échanger avec moi de temps en temps, en me croisant ou en passant devant mon bureau, à mots couverts souvent, avec beaucoup d’humour et de dérision parfois, sur les dérives du régime en place. J’écoutais, acquiesçais de la tête et répliquais par des lieux communs suffisamment neutres pour signifier que même si j’approuve la confiance qu’il a en moi pour me parler de "ces choses-là", je dois maintenir la "neutralité" (pour ne pas dire le mutisme) de rigueur dans toutes les entreprises et les administrations du pays. Nos échanges se terminaient souvent par un "c’est grave, où allons-nous" et par un "que Dieu nous préserve" qui est une expression très ordinaire (assez galvaudée, même) dans le dialecte tunisien.
Ce jour-là, le 17 décembre 2010, le jeune collègue en question est spécialement venu me voir dans mon bureau et m’a annoncé : "à Sidi Bouzid, dans la rue, un mec vient de s’asperger d’essence puis a craqué une allumette". Affairée, très prise par une urgence du boulot et bien que cette annonce ne m’ait pas laissée indifférente, je lève les yeux vers mon jeune collègue et lui réponds presque machinalement "c’est grave, Dieu nous préserve". Et là, il me dit fermement : "Ce n’est pas simplement grave, on y est ! Ça y est, on y est, on s’est pris le mur ! Le pays s’est pris le mur ! Ça barde, ça y est, on y est, ce n’est plus une éventualité !" Et il s’en va.
Je passe encore deux coups de fil et écris un mail pour clore le travail urgent en cours et je fonce sur les infos en ligne. Rien à ce sujet. Seuls quelques tweets relatent "l’incident". Puis, au fur et à mesure que la journée avançait la rumeur grossissait. D’autres personnes m’en ont parlé. Dans l’open-space, d’autres collègues se sont mis à en discuter. On parle de soulèvement de toute la population à Sidi Bouzid, on parle d’intervention musclée. Désolation, crainte, révolte, indignation, chacun s’exprimait comme il pouvait avec le sentiment d’être en totale "infraction" (pour ne pas dire "en danger") parce que l’entreprise dans laquelle nous travaillons venait d’être partiellement rachetée par un des gendres du président Ben Ali et nous étions même en train de préparer la conférence de presse qui devait se tenir début janvier 2011 pour annoncer ce changement important dans l’actionnariat.
Depuis ce jour-là, Twitter, Facebook et certains blogs sont devenus le principal relais d’information sur la situation du pays. Plusieurs tunisiens, les jeunes, surtout, en ont fait une activité à part entière. Il s’en est suivi l’arrestation de quelques blogueurs, mais bien que se sachant surveillés, les internautes étaient de plus en plus nombreux à s’inscrire sur les réseaux sociaux du web, à relayer les infos (se refilant des tuyaux pour sécuriser leur comptes, et des proxys pour accéder à des sites censurés). La solidarité s’organisait déjà par ces moyens-là et la colère montait.
Au cours de la dernière semaine de décembre, et jusqu’aux premiers jours de janvier, plusieurs villes hors capitale, ont connu ici et là diverses manifestations isolées de syndicats (principalement celui des enseignants) pour protester contre "la mafia" qui gouverne le pays ("voyoucratie" disait-on secrètement en parlant du régime). Les vidéos et photos de ces manifestations se partageaient sur les messageries privées de Facebook et sur Twitter pour les internautes les plus arrogants.
Le 4 janvier 2011, l’enterrement de Bouazizi, hospitalisé depuis le 17 décembre 2010 et décédé des suites de ses brûlures, est fait en catimini pour éviter un éventuel soulèvement populaire d’envergure. Cela s’est su et n’a fait qu’attiser davantage la grogne, bien évidemment. L’émoi des tunisiens de tous bords était à son comble, et pourtant, à part des images montrant la famille du défunt reçue par Ben Ali lui-même au palais présidentiel, aucun message "rassurant" n’a été adressé au pays. Bien au contraire.
Le 10 janvier 2011, dans un discours télévisé sévère et extrêmement infantilisant, le président Ben Ali menaçait le peuple tunisien d’appliquer les peines et les sanctions prévues par la loi pour les délits de haute trahison à tous ceux qui "trahissent" l’État en diffusant des informations visant à semer des troubles dans le pays. Subir la censure, être impuissant face à l’injustice et être en plus méprisé et pris de haut de la sorte, c’en était trop.
Le 12 janvier 2011, à l’appel de l’Union Générale des Travailleurs Tunisiens, une grande marche devait être organisée à Sfax, première grande ville après la capitale Tunis. Sfax considérée comme la "capitale du Sud", le Sud, déjà théâtre de toutes les répressions depuis 2008, autant dire que le "ras-le-bol" s’était cristallisé dans cette région et cet appel eut un écho retentissant. Les rangs de l’UGTT dans cette manifestation ont donc été massivement et spontanément renforcés par d’autres parties de la société civile et des citoyens lambda. L’ampleur de cette manifestation a démontré jusqu’à quel point le régime en place pouvait se sentir menacé.
Ce soir-là, le couvre-feu, jusqu’ici localisé, cantonné ponctuellement à telle ou telle ville selon la "gravité" ou l’importance des diverses manifestations qui s’y produisaient, fut finalement instauré sur tout le territoire tunisien. Du coup, toute la Tunisie était en alerte, même les tunisiens les moins "conscients", ou ceux qui se sentaient les moins menacés et qui étaient jusque-là les moins sensibles à la grave situation dans laquelle le pays plongeait progressivement depuis deux ans, globalement et depuis le décès de Bouazizi, plus particulièrement.
Le couvre-feu a fait naitre à l’unanimité un fort sentiment de totale insécurité et a permis aux citadins dans toutes les grandes villes de suivre les infos sur les chaînes étrangères et d’échanger via Facebook, principalement, commentaires et recommandations de programmes et d’actualités télévisés pertinents. Dans la plupart des foyers, c’était le même dispositif: Internet, France 24, Aljazeera, pour comprendre quelle suite auront tous ces "événements" (c’est ainsi qu’on disait, alors). En surface, il s’agissait de "casseurs" et de "pilleurs" qui bravaient le couvre-feu et qui se faisaient canarder par les forces de l’ordre. Les vidéos des violences et des meurtres filmées par des téléphones portables se multipliaient et arrivaient instantanément sur Facebook, se partageait et circulaient de façon exponentielle. Le nombre d’internautes sur Facebook avoisinait, à ce moment-là, les deux millions (sur environ 8 millions de tunisiens adultes au total).
Le lendemain, le 13 janvier, au travail, c’était évidemment les récits d’indignation, les plans pour organiser sa sécurité et s’adapter aux nouveaux horaires imposés par le couvre-feu, mais personne ne parlait de changement radical imminent. Tout le monde faisait références aux cas des deux autres "janviers d’insurrection" qu’avait connus la Tunisie sous Bourguiba (en 1980 et en 1984). Des "événements" graves, oui, mais pas la chute du régime, personne n’imaginait un seul instant la fuite du président. On parlait plutôt de mesures nouvelles pour pallier les inégalités sociales et le chômage et d’annonce de divorce dans les heures qui venaient, puisque dans la perception générale, c’est l’épouse du président, Leila Trabelsi Ben Ali, et sa famille qui étaient la cause de tous les maux du pays. Un discours télévisé décisif était donc attendu pour le soir même.
Le discours du 13 janvier eu lieu. Fait notoire, le président s’adressait à la nation pour la première fois au cours de ses vingt-trois ans au pouvoir en arabe dialectale. Cette fausse proximité, avec un "je vous ai compris" répété à plusieurs reprises et qui devait en principe rassurer, cet aveu de "on m’a induit en erreur" qui devait en principe attirer la sympathie et la compassion, sentaient la mascarade et le manque de sincérité. Mascarade confirmée par une orchestration macabre. En effet, alors que dehors c’était encore le couvre-feu et que les gens étaient chez eux encore abasourdis par les mots surprenant de Ben Ali, des klaxons de joie ont retenti à la minute même où le discours s’est terminé. Tout le monde se demandait s’il y a vraiment eu des tunisiens crédules qui auraient été transportés de joie et se seraient rués sur leur voiture malgré le couvre-feu pour aller exprimer leur joie et leur soutien au président. On saura plus tard que c’était un scénario manigancé avec l’aide de membres fidèles au parti unique du pays. Mieux encore, des vidéos de jeunes sur qui on a tiré à bout portant après le discours circulaient à nouveau sur Facebook.
C’est alors qu’en un rien de temps, des milliers d’internautes se sont donné rendez-vous pour le lendemain matin à onze heures sur l’artère principale de la capitale pour manifester leur colère. C’était le 14 janvier, journée qui était déjà programmée puis annulée par l’UGTT pour être une journée de grève générale et pour organiser une manifestation des syndicats. C’est finalement, la population avec toutes ses strates qui a récupéré cette journée et en a fait sa propre expression de "ras-le-bol" par un DÉGAGE ! retentissant.
Le 14 janvier au soir et les jours qui suivirent, l’armée elle-même a fait appel aux citoyens pour l’aider à empêcher que les milices privées de la présidence, plus fortes en nombre que les militaires, n’appliquent la consigne de la terre brulée qu’aurait laissée Ben Ali en s’enfuyant (Ben Ali lui -même et / ou son chef de sécurité ou encore d’autres entités proches de lui et du parti) puisqu’il pensait partir provisoirement le temps que son peuple soit maté. Avec du recul, c’est très probablement cet appel à la solidarité et les comités de quartier qui se sont créés par centaines dans tout le pays qui ont fait éclore un très fort sentiment patriotique qu’on aurait cru inexistant sous la dictature et qui était certainement latent depuis des décennies.
De même, c’est par ce sentiment patriotique et par le front général qui s’est fait pour que plus jamais, il n’y ait un retour à l’oppression et au totalitarisme mafieux, que les tunisiens ont repris le travail le lundi 17 janvier au matin, malgré la violence et les troubles persistants, afin que ne s’installe pas le chaos. C’est ainsi que la nouvelle résistance est née en Tunisie. Résistance contre qui ? Pas d’ennemi étranger comme par le passé, l’ennemi cette fois était le retour à la dictature et à l’hégémonie. L’ennemi cette fois est interne au pays : les injustices sociales, les inégalités régionales, le chômage, les mensonges des dirigeants liberticides et / ou "voyous". Plus jamais ça.
Amira TOUNSI 2011
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Fin (provisoire) de RÉSISTANCES VOLUME IV
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