AILLEURS, D'AUTRES RÉSISTANCES
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DE LA GUERRE D'ESPAGNE À LA RÉSISTANCE FRANÇAISE
La vigilance des peuples précède souvent la décision des gouvernants. La guerre d'Espagne - de 1936 à 1939 - en est un exemple à la fois prestigieux et accusateur, avec celui donné par le peuple espagnol et ses Brigades internationales.
Les prémices de cette guerre étaient décelables, en particulier dans le Mein Kampf de HITLER : "la guerre c'est moi", "l'ennemi à abattre, c'est la France". En mars 1936, il réoccupait la rive gauche du Rhin, sans réaction de la France, qui allait perdre un à un tous ses alliés. De l'Autriche à l'Espagne, de la Tchéco-slovaquie à la Pologne. Tandis qu'elle refusait une véritable alliance avec l'Union soviétique. La Grande-Bretagne ne se "réveillera" qu'en mai 1940, ayant atteint dira Winston CHURCHILL "les bornes du pacifisme et de l'impréparation militaire".
Le conflit espagnol, de simple pronunciamento au début, devint un véritable champ de bataille, embrasant toute l'Espagne avec l'intervention des divisions italiennes et de la Légion Condor hitlérienne, avec ses "Stukas" et autres Messerschmidt destructeurs de Guernica.
La vigilance des peuples allait se manifester en Catalogne, dès juillet 1936, par la levée des premières Centuries : "Commune de Paris - Gastone Sozzi - Dombrowski". Elles allaient devenir six Brigades internationales, de l'Armée républicaine espagnole, et participer à plus de quarante batailles ou combats, avec les armes fournies par l'Union soviétique. 15.000 volontaires partirent de France, dont 7.000 étrangers, et quelque 20.000 accourus du monde entiers.
Madrid invaincue, le Jarama, Guadalajara, Brunete, Teruel, l'Aragon et l'Ebro chantent en strophes inoubliables, dira la Pasionaria *, la gloire des Brigades internationales.
En septembre 1938 elles quitteront leur front de combat, décision du gouvernement républicain, appelant la Société des nations à imposer la même décision aux forces étrangères du camp franquiste, ce que refusèrent FRANCO, HITLER et MUSSOLINI.
En octobre 1938, les combattants des B.I. quittèrent l'Espagne pour rejoindre bientôt d'autres fronts, contre les mêmes ennemis.
De la Résistance à la bataille de France. Des F.T.P. aux F.F.I. **, à la 1ère armée Française - du Rhin au Danube, le combat des Volontaires de la Liberté fut couronné par la Victoire du 8 Mai 1945.
Aujourd'hui, en France, que l'oubli - de double linceul des morts - ne vienne pas effacer cette épopée.
Notes de l'éditeur :
* Dolores IBÁRRURI, créatrice du slogan "No pasarán!" ("Ils ne passeront pas !"), secrétaire générale, puis présidente du parti communiste espagnol (1942-1989).
** F.T.P. (ou F.T.P.F.) / F.F.I. : Francs-tireurs et partisans français / Forces françaises de l'intérieur.
Henri ROL-TANGUY (1908-2002) : communiste français, syndiqué métallurgiste, joignit les Brigades internationales espagnoles, revint en France en 1938.
Rol TANGUY, XIVème Brigade internationale Commandant des FFI pour la libération de Paris
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LOS ITALIANOS
Antifascisti nella Guerra civile spagnola : Erminio ZAMBONINI (1898-1979)
Erminio ZAMBONINI est né à Fiorenzuola d'Arda le 10 mai 1898, fils de Cesaré et Gaetana BOSELLI. Il avait quatre frères et une sœur. On ne connaît pas la liste des ex-combattants en Espagne, mais son nom est déjà noté par Gaetano GANDOLFI de Fiorenzuola dans une interview de 1994. GANDOLFI, vieil ouvrier de la classe 12, avait une excellente mémoire et se révéla un témoin fiable. En plus de se rappeler de la présence en Espagne de Carlo GILARDONI, il est sûr que ZAMBONINI avait combattu dans la péninsule ibérique. En novembre 2005, aux archives centrales d'État à Rome, nous avons découvert qu'il avait été inscrit aux archives politiques centrales. Il y avait effectivement un dossier à son nom et une photographie des années 1930. Ce fut une grande émotion. GANDOLFI s'était révélé encore une fois une personne sérieuse et fiable, puisque la documentation de la police fasciste fournissait les éléments qui confirmaient que ZAMBONINI avait combattu en Espagne. Manœuvre maçon aux tendances antifascistes nettement marquées, il avait déjà eu deux affrontements avec les gros bras du parti fasciste, mais il avait toujours réussi à sen tirer. En 1922 une amie de sa famille met en garde sa mère sur les intentions des fascistes de donner une leçon définitive à Erminio. C'est alors qu'il décide de s'expatrier en France, traversant la frontière près de Vintimille.
Il s'établit pendant quelque temps à Nice où les autorités consulaires italiennes en France disent qu'il fait partie d'une organisation armée subversive prête à entrer en France pour combattre le régime. Il est marié avec Angela BERNARDI, déjà veuve de guerre, née à Dovera en 1884. Mais celle-ci est aveugle et ils n'ont pas d'enfants.
En 1926 il habite encore en France, dans le sud, à Saint-Raphaël dans le Var, où il est en contact étroit avec le mouvement anarchiste pour lequel il effectue des collectes de fond. Il vit ensuite à Toulon puis, pendant une certaine période à Lausanne, dans le canton de Vaud. Il retourne en territoire français et se déplace dans diverses localités de Haute-Savoie parmi lesquelles Gaillard et Annemasse près de Genève, où il habite dans une localité appelée Varon. Il passe aussi une période à Bellegarde-sur-Valserine dans l'Ain. Sur ses déplacements en Haute-Savoie veillent les informateurs et le personnel du consulat italien de Chambéry. Il utilise de faux noms tels que ZAMBOLINI, ZAMPOLINI, BONINO... Ne pouvant lui reprocher un quelconque acte dans son comportement en politique, le 3 mai 1935 le ministère le signale pour l'inscription dans une rubrique de frontière spéciale pour une mesure de perquisition pour le cas où il tenterait de passer la frontière italienne. Il reste veuf tandis qu'il réside à Annemasse, avant que n'éclate la guerre civile espagnole. Après le coup d'état du général FRANCO, il se crée à Chambéry un comité pour enrôler les volontaires qui s'engagent pour aider les républicains espagnols. ZAMBONINI répond à l'appel et part avec eux, parmi lesquels l'anarchiste de Vinenta Guilio CONTE, comme lui résidant à Annemasse. Ils seront ensemble dans la colonne italienne de Carlo ROSSELI * sur le front d'Aragon. Avant de partir, il semble qu'Erminio fasse son testament et décide, au cas où il serait tué, que sa petite maison, chargée d'une légère hypothèque, irait au mouvement anarchiste. En mars 1937 il revient à Annemasse. D'après les informations recueillies par la police politique italienne, ZAMBONINI voyage avec un passeport espagnol et serait en mesure de montrer trois attestations de commandement des milices rouges qui le distinguent pour son comportement dans les affrontements avec les militaires rebelles. Il a assumé le rôle ce chef de "centurie", commandant une formation de 50 à 60 hommes. À ce moment là son inscription dans la rubrique de front est modifiée et comprend l'ordre d'arrestation. Il est inscrit dans le bulletin de recherche avec sa photo. Mais on ne retrouve dans la documentation des archives aucune trace de son éventuel retour en Espagne.
Cela nous pousse à intensifier les recherches à Fiorenzuola dans sa très proche famille. Selon l'un de ses neveux, ZAMBONINI a vécu longtemps en France et est mort à Bellegarde-sur-Valserine. Cette petite ville française d'environ 10.000 habitants est située près de la frontière franco-suisse, à proximité du lac de Genève. Là, à quelques kilomètres se trouvent des petits villages qui ont hébergé notre homme. On n'arrive pas à savoir autre chose. Le dernier frère encore vivant ayant plus de 90 ans se trouve dans une maison de repos dans des conditions qui ne permettent pas une interview, et les neveux encore vivants ne savent pas grand-chose de la vie d'Erminio hors d'Italie. On décide donc de contacter la mairie de Bellegarde-sur-Valserine. Celle-ci nous adresse à un ancien anti-fasciste et partisan du lieu, Jean MARINET, dont le père, déporté par les allemands, mort dans le camp de concentration du Struthof, était l'artisan principal de la constitution d'une armée secrète de partisans du secteur de Bellegarde du nom de Cristal 4. C'est ainsi que nous avons confirmation que ZAMBONINI, qu'il surnomme "Zambo", a combattu en Espagne dans les brigades internationales avec le grade de capitaine. Au retour d'Espagne il avait dû rapidement rentrer dans la clandestinité pour échapper aux allemands et à la police de Vichy. Le premier contact se produit dans la période de la résistance française quand ZAMBONINI est à la tête d'un petit groupe de partisans du mouvement FTP-MOI **, basé à quelques kilomètres de Belgrade, près du village de Bériat, dans une grotte préhistorique. L'italien vient chercher les vivres pour sa bande dans une épicerie-coopérative dont est gérant le père de MARINET. De cette façon naît le rapport avec Zambo.
Jean MARINET a eu l'occasion de participer à deux actions avec Zambo. En juin 1944, quand les partisans occupaient une partie du territoire de Bellegarde, Zambo est chargé de faire sauter le pont routier sur la gorge de la Dorche, entre Bellegarde et Seyssel, sur l'axe Lyon-Genève. Le groupe a pour mission de protéger Zambo qui, avec ses hommes, doit faire sauter le pont. L'opération réussit brillamment, on fait sauter les charges sans embûche et le pont s'écroule dans la gorge. Au cours de la deuxième occasion ils descendent au bord du Rhône où ils doivent faire sauter la voie de chemin de fer Lyon-Genève. L'organisation de cette opération est semblable à la précédente et le sabotage réussit pleinement. Zambo se distingue par sa particulière habileté à utiliser les explosifs, ayant acquis cette expérience durant ses années d'exil en travaillant à la construction du grand barrage de Génissiat sur le Rhône. C'est pour cela que l'état-major des maquis de l'Ain confie au groupe de Zambo de couper définitivement la voie ferrée Lyon-Genève en détruisant le viaduc métallique qui enjambe le torrent de la Vézeronce à Surjoux, à proximité de la gare de Pyrimont-Chanay, toujours dans le même secteur. L'objectif est d'empêcher la circulation des trains qui transportent les déportés vers l'Allemagne, les marchandises vers l'Allemagne via la Suisse et les troupes d'occupation chargées d'une importante opération de ratissage contre les formations de partisans dans la région. L'opération a lieu le 2 juillet 1944 et le viaduc est détruit.
Lors de l'attaque allemande de juillet 1944 contre les partisans de l'Ain, Zambo a pu démontrer qu'il était un partisan habile et courageux qui combattit vaillamment. Après la libération Zambo vit en concubinage avec Madame CARETTI de Bellegarde, et ensemble ils gèrent un petit café et mènent une vie discrète.
Erminio ZAMBONINI décède en 1979 et est enterré dans le cimetière de Bellegarde. Du reste l'unique parent français de Zambo devrait être le fils de Madame CARETTI avec laquelle il avait vécu après-guerre. Mais de celui-ci nous n'avons aucune nouvelle. Nos recherches sur Zambo nous amènent à solliciter à nouveau Jean MARINET qui fin 2005 nous transmet un document exceptionnel retrouvé dans ses archives personnelles. Il s'agit d'une photocopie d'une décoration française attribuée à Zambo pour son activité résistante. Le document, extrêmement détérioré et recollé avec une bonne dose de ruban adhésif, permet cependant une lecture. Il s'agit d'une citation à l'ordre du régiment, attribuée au lieutenant ZAMBONINI (pseudonyme Mandrin), attestant de son comportement au cours de la grande attaque de juillet 1944, quand le 10 juillet il a réussi à la tête d'une vingtaine d'hommes à tenir tête à une colonne de plusieurs centaines d'allemands. À la fin de la journée il se retire pour éviter l'encerclement. Cette citation lui vaut l'attribution de la Croix de guerre avec Étoile de bronze. Avec ce document arrive également de France une photo de Zambonini plus que cinquantenaire, et l'explication de son pseudonyme "Mandrin", évoqué dans la citation, nom d'un contrebandier célèbre qui de 1724 à 1755 pillait les riches pour donner aux pauvres et vivait dans les grottes de la région.
De France, nous avons réussi à obtenir un exemplaire du volume en français de Cristal 4, où effectivement la participation de ZAMBONINI contre les allemands a eu une certaine importance. On peut considérer que dans cette zone la lutte armée a été très sanglante et est très important le tribut payé par la population, les morts au combat, les fusillés, les déportés.
Notes de l'éditeur :
* Carlo ROSSELLI, adhérent du parti socialiste italien, forma un front antifasciste des réfugiés italiens en France. Parti en Espagne en août 1936, il créa la Centurie Giustizia e Liberta. Il mourut assassiné par le groupe fasciste français La Cagoule en 1937 après son retour en France.
** FTP-MOI : Francs-tireurs et partisans - main-d'œuvre immigrée. Se référer au volume I, entièrement consacré à ces unités de la résistance intérieure française communiste.
Extrait de Los Italianos, Antifascisti nella Guerra civile spagnola Franco SPREGA, Ivano TAGLIAFERRI, Infinito Edizioni (2007)
Traduction : Françoise RICCA, professeur d'italien au Lycée Saint-Exupéry de Bellegarde-Sur-Valserine (Ain)
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Le camp de femmes de RIEUCROS - BRENS 1939 - 1944
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Malgré le regard plus lucide porté depuis la dernière décennie (cf. les affaires Bousquet, Touvier, Papon) sur les complicités actives du régime de Vichy avec le régime hitlérien, perdure encore aujourd'hui, dans l'opinion publique française, une certaine amnésie à l'endroit des crimes de Vichy et en particulier de ses camps de concentration. Qui, même dans le Tarn, se souvient encore des camps de Brens et de St Sulpice ? Et pourtant près de 6000 êtres humains y furent arbitrairement internés pendant la 2ème guerre mondiale.
Rieucros - Brens : on peut considérer qu'il s'agit en fait du même camp qui a été transféré en février 1942 - à cause de difficultés d'alimentation en eau - de Rieucros, un lieu-dit de la commune de Mende, à Brens, près de Gaillac. Rieucros et Brens ont été, l'un après l'autre, le seul camp spécifiquement de femmes de la zone dite libre. Dans les deux lieux, de nombreux jeunes enfants (ainsi le jeune Michel del CASTILLO) ont été internés avec leur mère. Comme pour les autres camps français, l'internement ne faisait nullement suite à une décision judiciaire mais à une décision administrative forcément arbitraire du Préfet.
Rieucros a le triste privilège d'avoir été le premier camp de concentration ouvert en France. Sa création remonte, bien avant l'instauration du régime de Vichy, à janvier 1939, et incombe au gouvernement DALADIER *. Il est destiné aux étrangers qualifiés de "suspects du point de vue national", "indésirables" en France et tenus pour responsables de la crise économique qui secoue la France depuis les années 30. On interna ainsi à Rieucros des combattants républicains de la guerre d'Espagne, des étrangers engagés dans les Brigades internationales et des allemands antinazis jusqu'en octobre 1939. À cette date, les hommes furent transférés au camp du Vernet (Ariège). Il ne restait plus à Rieucros que de jeunes femmes espagnoles qui furent rapidement rejointes par des femmes transférées de la Petite Roquette **, en majorité des émigrées allemandes qui avaient été raflées à Paris, dès la déclaration de la guerre. Au cours de l'hiver, les effectifs augmentèrent. Le camp fut peuplé de vingt-cinq nationalités différentes parmi lesquelles les françaises "politiquement suspectes" furent de plus en plus nombreuses à partir de l'armistice et de l'installation du régime de Vichy.
Le 14 février 1942, 320 femmes et 26 enfants sont transférés au camp de concentration de Brens qui avait préalablement servi de centre d'hébergement pour des juifs étrangers - majoritairement polonais - réfugiés à Toulouse et qui vient d'être aménagé, c'est-à-dire clôturé de barbelés sur trois mètres de hauteur. Par-delà la perte de leur liberté et l'incertitude totale dans laquelle ils se trouvaient quant à la durée de leur internement, ces femmes et ces enfants ont énormément souffert à Brens - comme à Rieucros - de la faim et du froid. Au fur et à mesure où l'on avançait dans la guerre, la soupe devenait de plus en plus claire. Un interné juif allemand, qui avait été détenu à Dachau avant d'être interné dans un camp français, a même pu écrire : "Entre Dachau et ici [Gurs, Pyrénées-Atlantiques] les différences sont sensibles. Ici, on ne vous frappe pas; mais là-bas, on était mieux logé et nourri." (cité par Anne GRYNBERG, dans Les camps de la honte, édition La Découverte, Paris, 1991).
D'aucuns ont contesté, aux camps de Rieucros et de Brens, l'appellation de camp de concentration. Sans doute s'opère-t-il, dans leur esprit, une confusion entre camp de concentration et camp d'extermination. En tout état de cause, l'expression "camp de concentration" figure dans les circulaires du Ministère de l'Intérieur signées par Albert SARRAUT (par exemple, celle du 11 Novembre 1939). Sous Vichy, le terme sera maintenu et confirmé. Par ailleurs, il ne faut pas oublier que plus d'une centaine de femmes juives, en majorité des polonaises mais aussi des allemandes et des autrichiennes, furent déportées du camp de concentration des Brens au camp d'extermination d'Auschwitz. On voit par là que le camp de Brens, qui a été pour ces malheureuses l'antichambre de la mort, a participé au même système d'anéantissement - la Shoah - que les camps d'extermination nazis.
Malgré ce drame, le camp de Brens reste le plus oublié, le plus méconnu des camps français. Par-delà l'amnésie de la population locale qui a sans doute mauvaise conscience de n'avoir rien tenté - exception faite de rares initiatives individuelles - pour aider les internées, le camp de Brens semble oublié de tous. Oublié même des historiens, spécialistes des camps, qui ont pu réaliser, en 1990 à Toulouse, une exposition, au demeurant très intéressante, sur "Les camps d'internement du Midi de la France (1939-1944)" sans mentionner Brens. Le nom même de Brens avait été oublié par la famille d'une internée et par une internée elle-même. Sortir ce camp de l'oubli est le premier objectif que s'est fixé "l'association pour perpétuer le souvenir des internées des camps de Brens et de Rieucros" qui s'est créée autour de M Charles COUCHET en 1991 et s'est développée autour de Mmadame Angelita BETTINI, ancienne internée des camps du Récébédou (Haute-Garonne), de Rieucros, de Brens et de Gurs, à partir de la conférence-débat donnée par Mme Rolande TREMPÉ en octobre 1998, lors du salon du livre de Gaillac. L'établissement du camp sur un terrain privé est encore un facteur qui a contribué à son oubli en interdisant jusqu'à présent la réalisation de notre objectif prioritaire : la création, à l'emplacement du camp, d'un "Lieu de Mémoire".
Notes de l'éditeur :
* Édouard DALADIER (1884-1970) : président du Conseil entre 1938 et 1940, "faiseur de paix" acclamé en 1938 pour avoir signé en tant que chef du gouvernement les accords de Munich entre la France, Le Royaume-Uni, l'Allemagne et l'Italie.
** La petite Roquette : inaugurée en 1830 et détruite en 1975, à l'origine une prison pour enfants puis ensuite une prison pour femmes, lieu d'exécution des condamnées à mort.
Rémi DEMONSANT est responsable de l'Association pour Perpétuer le Souvenir des Internées des Camps de Brens et Rieucros.
Voir par ailleurs le compte-rendu d'une polémique entre l'association et une mairie du Tarn : [CLIQUER]
Rémi DEMONSANT (à l'Athanor) "Du premier au plus méconnu des camps de concentration français" Centre Culturel d'Albi, introduction aux manifestations de novembre 2000Retour au sommaire du volume III 
L'honneur bafoué de la Wehrmacht Une exposition sur les crimes de l'armée allemande en Russie remue les consciences germaniquesEn mars 1999, un petit institut de recherches sociologiques de Hambourg ouvrait une exposition dans cette belle ville hanséatique dont le titre délibérément provocatif frappait l'opinion publique allemande comme un coup de fouet: "Guerre d'extermination. Les crimes de la Wehrmacht 1941- 1944". Crimes de la Wehrmacht? Comment? La Wehrmacht, l'armée créée par Adolf HITLER en 1936 après avoir dénoncé le traité de Versailles et menée par lui à une guerre d'agression qui plongeait l' Europe dans la plus grande catastrophe de son histoire, et l'Allemagne en première, cette Wehrmacht avait certes été l'instrument d'une guerre qualifiable de criminelle, mais l'honneur de cette armée était sauf. En un demi siècle depuis la fin des hostilités aucun reproche de qui que ce soit n'avait été fait à ses soldats, ni par le peuple allemand, ni par les anciens adversaires. Au contraire, des généraux alliés comme EISENHOWER, MONTGOMERY, PATTON ou même de LATTRE de TASSIGNY avaient loué publiquement la bravoure, le sens du devoir et l'abnégation du soldat allemand, et ADENAUER, premier chef d'un gouvernement librement élu en Allemagne depuis 1933, avait pris la défense de la Wehrmacht dans un débat au Bundestag en 1952. Et maintenant, un obscur petit institut connu de personne osait jeter un pavé dans la mare, insulter la génération de la guerre et faire s'effondrer un édifice si bien construit et si solide.
Dans le catalogue de leur expositions les organisateurs écrivent "En 1945, l'Allemagne nazie â peine vaincue, les anciens généraux commençaient â fabriquer une légende – la légende de la Wehrmacht propre. La troupe, disaient-ils, aurait gardé ses distances vis-à-vis d'HITLER et de son régime, aurait accompli son devoir de soldat dans la correction et la dignité et aurait été informée des exactions des unités spéciales d'HIMMLER * seulement à la fin du conflit."
Et les organisateurs de continuer : cette prétention qui disculpe des millions de soldats allemands et autrichiens prévaut jusqu'à nos jours dans l'opinion publique de notre pays. Aujourd'hui, cinquante ans plus tard, il est temps de se défaire définitivement de ce mensonge et d'accepter la réalité d'un immense crime."
Les organisateurs assurent encore qu'il n'est pas dans leur intention de condamner en bloc toute une génération de soldats allemands ou autrichiens. Qu'ils veulent seulement ouvrir un débat sur un chapitre de l'histoire des deux pays qui est, â côté d'Auschwitz parmi les plus barbares.
Le moins qu'on puisse dire c'est qu'ils ont atteint leur but. L'exposition court depuis quatre ans sans interruption et sans la moindre baisse d'intérêt. Elle a visité 31 villes allemandes et autrichiennes et a été vue par un ensemble de 636.000 personnes. Le record du nombre de visiteurs est pour le moment tenu par la ville de Francfort - 100.000. Mais d'autres villes de moindre importance peuvent présenter un meilleur rapport population/visiteurs, la petite ville de Marburg en Rhénanie dont 26?000 hommes et femmes sur une population de 75.500 on vu les images, ou la ville de Kiel avec 70.000 visiteurs sur 240.000 habitants.
L'intérêt qu'a trouvé l'exposition en Autriche, pays natal d'HITLER longtemps drapé dans le mythe de ''première victime de l'agression hitlérienne'' mais rattrapé par l'histoire depuis, est tout à fait remarquable. Toutes les grandes ville du pays, Vienne la capitale, Graz, Klagenfurt, Salzburg et Linz, la ville où le Jeune HITLER recevait sa première instruction scolaire ont ouvert leur murs à l'ouvrage de l'institut hambourgeois. Et c'est à Linz que le général divisionnaire de l'armée autrichienne Hubertus TRAUTTENBERG, inaugurant l'exposition, a dit : "Je le sais bien, ceux qui, sous le feu incessant de la propagande et de l'endoctrination nazies ont pu garder une conscience éveillée furent désespérément peu. Mais s'ils avaient été un peu plus nombreux un grand nombre de crimes aurait pu être évité."
L'exposition est agencée autour de trois grandes thèmes, chacun d'eux dûment documenté : la guerre anti-partisans en Serbie 1941, la 6ème armée allemande sur le chemin de Stalingrad** et les trois ans d'occupation de la Biélorussie . Les images - presque toutes des photos prises par des soldats allemands au cours des opérations et trouvées soit sur des prisonniers soit sur des cadavres - sont accablantes, les copies d'ordres donnés par des suborneurs pour la lutte contre les partisans, les Juifs, la population sont irrecevables, le tout presque insoutenable. Soldats exécutant des civils, pendus le long des balcons d'une ville russe, de vieux Juifs assis devant des soldats allemands ricanant, des ordres ordonnant la guerre sans merci contre femmes et enfants. Des milliers de visiteurs ont exprimé leur choc et leur dégoût dans les livres mis à leur disposition aux entrées de l'exposition.
Il y a eu évidemment aussi des protestations, véhémentes parfois, de la part des anciens combattants allemands. À Munich, la police a dû disperser une manifestation de l'extrême-droite. À Sarrebruck, une bombe a détruit un commissariat de police. On a accusé les organisateurs d'être des "rouges'' rescapés de la révolution de 1968 dont le seul but serait de diffamer tout ce qui est militaire et de dévaloriser la Bundeswehr, la nouvelle armée de l'Allemagne démocratique, aux yeux de la population. L'Inspecteur général de la Bundeswehr, le général NAUMANN, s'est hâté donc de déclarer que la nouvelle armée allemande n'avait strictement rien à voir avec la Wehrmacht qui, elle, de par sa participation à une guerre criminelle d'agression, n'avait pas sa place dans la longue tradition des forces armées allemandes.
Les acclamations ont fait taire les protestations. Les plumes et les voix les plus célèbres de la république ont prêté main forte à l'exposition, l'ambassadeur de l'État d'Israël à Bonn, Avraham PRIMOR, a vu en elle le tournant décisif dans les consciences des allemands, deux des plus grands résistant, polonais, l'écrivain Andrezj SZCZYPIORSKI*** et l'ancien ministre des affaires étrangères Wladimir Władysław BARTOSZEWSKI **** ont pris la parole aux cérémonies d'inauguration à Munich et à Graz. Ayant fait ''le plein" des deux pays germanophones l'exposition va déborder les frontières : USA, France, Italie, Grèce et Israël. Elle s'ouvre en mai prochain à New York.
Notes de l'éditeur :
* Heinrich HIMMLER (1900-1945) : chef de la SS, des polices allemandes dont la Gestapo, principal responsable des camps de concentration et des centres d'extermination, il a eu la charge de mettre en œuvre la Shoah.
** La bataille de Stalingrad (17 juillet 1942 - 2 février 1943) est considérée comme un tournant majeur de la Seconde Guerre mondiale, marquant la défaite décisive des forces allemandes face à l'Armée rouge soviétique. Pertes estimées : 1,1 million de soldats soviétiques, 760,000 soldats des forces de l'Axe tués ou blessés et près de 100,000 civils disparus. La ville de Stalingrad, ancienne Tsaritsyn a été en 1961 renommée Volgograd.
*** Andrezj SZCZYPIORSKI (1928-2000), ancien résistant, a participé à la révolte du ghetto de Varsovie. Militant du syndicat Solidarność et emprisonné, il a été révélé après son décès qu'il avait auparavant appartenu à la police secrète stalinienne.
**** Władysław BARTOSZEWSKI (1922-2015) historien et ancien résistant, "Juste parmi les nations".
August von KAGENECK (1922-2004) a servi dans l'armée allemande durant la seconde guerre mondiale. Il devint ensuite journaliste et fut entre autres correspondant à Paris pour le journal Die Welt.
Marcel ROSETTE (1925-2006), lycéen à Bourg-en-Bresse quand il s'engage dans la résistance. Militant communiste, devint maire de Vitry-sur-Seine, puis sénateur du Val-de-Marne.
August von KAGENECK, Neuilly Marcel ROSETTE, Paris IIIème Retour au sommaire du volume III 
Les allemands dans la Résistance française
CONTENU DE CETTE CONTRIBUTION (cliquer sur le chapitre désiré)
La participation de près de mille Allemands à la Résistance en France appartient à l'histoire européenne pendant la Deuxième Guerre mondiale. Depuis 1939, la Wehrmacht avait envahi de vastes territoires et instauré un régime caractérise par le racisme, la dictature et la terreur, qui exerça son pouvoir arbitraire sur plus de deux cents millions d'hommes. Partout, la résistance contre les occupants et l'idéologie qu'ils tentèrent d'imposer se développa, malgré des sacrifices énormes.
Les mouvements de résistance dans les pays occupés, englobant des hommes et des femmes de convictions très diverses, étaient issus à partir d'intérêts nationaux. L'objectif principal fut la libération du pays, la reconquête de son indépendance ; en Allemagne ce fut la chute du régime hitlérien, pour que l'Allemagne puisse vivre. Mais en même temps, les mouvements de résistance avaient un caractère international par l'action commune, fraternelle, de ressortissants de nombreux peuples contre l'ennemi commun, le régime nazi. Dans les camps de concentration, dans les prisons et les bagnes du Troisième Reich, des résistants anti-nazis de nombreux pays se rassemblèrent contre les gardes chiourmes. Dans les maquis de partisans en France, en Italie, en Grèce, en Yougoslavie et dans d'autres pays, des étrangers, émigrés, évadés des camps de travail ou déserteurs de la Wehrmacht furent partout présents parmi les combattants autochtones.
Un autre exemple du combat commun d'européens contre le pouvoir nazi est l'engagement d'antifascistes allemands dans les rangs de la Résistance française de 1940 jusqu'à la libération du pays en automne 1944.
Terre d'accueil
Pendant les années trente, la France - terre d'accueil malgré e nombreux obstacles - était un centre pour des émigrés d'Allemagne et d'autres pays européens. En 1938, on y compta trente mille réfugiés provenant d'Allemagne, particulièrement des adversaires politiques des nazis et des Allemands d'origine juive, chassés de leur pays par la politique raciste du régime. Après la défaite de la République espagnole dans la guerre civile, deux mille cinq cents Allemands, survivants des Brigades Internationales - autant étaient tombés dans les combats contre FRANCO - se réfugièrent en France ou ils furent immédiatement internés dans des conditions inhumaines.
On ne connaît pas le nombre exact des émigrés allemands qui réussirent, après l'invasion de la France par l'armée allemande, au début des années quarante, à rejoindre la Suisse ou un pays d'outre-mer; on ne sait pas combien purent se cacher pour échapper aux bourreaux; on sait pourtant que la majorité, des milliers d'hommes, de femmes et d'enfants furent livrés par Vichy a l'Allemagne. Pour eux, cela signifiait la mort a Auschwitz ou dans d'autres camps d'extermination.
Les premières initiatives pour une participation d'Allemands à la Résistance française provinrent d'un groupe de jeunes communistes allemands a Paris. Déjà en juin 1940, ils engagèrent des actions contre la propagande nazie destinée aux soldats de l'armée d'occupation. Ils purent établir des premières relations avec le Parti communiste français clandestin à partir des camps spéciaux d'internement pour membres des Brigades Internationales et de l'armée républicaine espagnole du Vernet et de Saint Cyprien, dans les Pyrénées, Franz DAHLEM, dirigeant du Parti communiste allemand, d'origine alsacienne, reprit contact avec son frère, qui était resté en 1918 en Alsace-Lorraine. Le frère de DAHLEM, maire et député communiste, qui était déjà dans la clandestinité, établit une liaison entre la direction du PCF et les combattants allemands en Espagne.
À l'aide de la Résistance, la fuite d'Allemands des Brigades Internationales des camps d'internement sévèrement gardés, fut organisée. Malheureusement, Franz DAHLEM * ne put faire partie de ce groupe. La Gestapo avait exigé du gouvernement de Vichy son extradition immédiate. Livre aux SS, déporté en Allemagne, il put survivre le terrible camp de concentration de Mauthausen, grâce à la solidarité d'anciens d' Espagne de nombreuses nations.
Note de l'éditeur :
* Franz DAHLEM aida à établir après guerre le SED (Parti socialiste unitaire) en RDA (République démocratique allemande / Allemagne de l'Est). Il mourut en 1981.
Naissance du TA
Ce fut maintenant l'ancien député sarrois Otto NIEBERGALL * qui mena les négociations avec les représentants du PCF. En juin 1941 a Paris, il fut décidé de fonder une organisation indépendante, nommée TA (Travail Allemand), dans le cadre de la Résistance française. Le TA eut pour tâche de s'infiltrer dans la machine de guerre allemande en France, de lutter contre la propagande nazie par des publications clandestines et des contacts directs avec des militaires allemands, de former des groupes de soldats anti-nazis dans les unités et de procurer des informations utiles à la Résistance.
Ce furent surtout des Allemands qui travaillaient au TA, mais aussi des Autrichiens, qui formèrent en 1942 leur propre organisation, ainsi que des citoyens tchécoslovaques de langue allemande comme le futur vice-ministre des Affaires étrangères de la CSSR, Artur LONDON ** (qui devait faire partie en 1952 des accusés du procès stalinien), aussi des Français, maîtrisant la langue allemande et connaissant le pays, comme le jeune germaniste Gilbert BADIA, plus tard professeur à la Sorbonne. Rapidement, le travail du TA fut maintenant développé à partir d'organisations établies à Paris, Lyon, Toulouse et Marseille, Près de mille allemands participèrent donc à ce travail. Qui étaient-ils ?
Notes de l'éditeur :
* Otto NIEBERGALL poursuivit ses activités au sein du parti communiste, mais conserva néanmoins à résider en RFA (République fédérale allemande). Il mourut en 1977.
** Artur LONDON (1915-1986) : communiste tchécoslovaque dont les années d'emprisonnement de 1952 à 1955 ont inspiré le film L'Aveu (COSTA-GAVRAS - 1970).
Des anciens d'Espagne aux soldats allemands En premier lieu, c'étaient des anciens d'Espagne, déjà mentionnés, qui formaient le noyau expérimenté de l'organisation. Bientôt d'autres émigrés allemands les rejoignirent, des réfugiés politiques et de nombreux Allemands d'origine juive ; des hommes, des femmes, des jeunes. J'en fis également partie. Enfin, il y eut des soldats, des sous-officiers et des officiers de l'armée d'occupation que nous avions gagnés à notre cause. Je reviendrai sur eux avec des exemples concrets.
Nous étions complètement intégrés dans la Résistance française. Sans elle, notre activité n'aurait pas été possible. L'organisation, qui était directement responsable pour notre travail, était le grand rassemblement, Front national pour la libération et l'indépendance de la France, une organisation qui, évidemment, n'a rien de commun avec le parti d'extrême droite actuel qui a usurpé ce nom *. Pas seulement des Allemands antifascistes, mais aussi des militants du Front national, distribuèrent dans toute la France les tracts et les journaux destinés aux militaires allemands. Le service secret de la Wehrmacht, l'Abwehr, et la Gestapo, avaient l'impression d'être confrontés avec le TA, puis à partir de l'automne 1943 avec le "Comité Allemagne libre pour l'ouest", comme nous nous appelions alors en référence au "Comité national Allemagne libre" fondé en URSS, à une organisation puissante avec de nombreuses ramifications. En 1944, nos publications clandestines furent distribuées à plus de quatre-cent mille exemplaires à des membres de la Wehrmacht.
Sans le secours de nombreux aides français, nous n'aurions jamais pu atteindre ce résultat. Un grand nombre de militaires allemands savait que nous existions, avait entendu parler de nous ou avait même vu une de nos publications. Dans nos journaux et nos tracts, nous demandions aux soldats allemands surtout de ne pas participer à des crimes de guerre, de rejoindre la Résistance française partout où c'était possible, de tout faire pour mettre un terme à la guerre criminelle de HITLER.
Notes de l'éditeur :
* Aucune parenté non plus, ni historique ni idéologique, avec le rejeton du Front national, à savoir le Rassemblement national depuis 2018-2019.
** Abwher et Gestapo : respectivement service de renseignement de la Wermacht et police secrète de l'Allemagne nazie puis de l'Europe occupée.
Le programme Si nous étions intégrés à l'organisation de la Résistance française, si elle nous procurait des logements clandestins, des faux-papiers, des cartes d'alimentation et des armes pour notre protection, nous étions pourtant indépendants du point de vue politique et nous élevions des revendications que les résistants français ne pouvaient formuler eux-mêmes. Notre objectif proclamé était le retour de l'armée nazie en armes et sous le commandement de leurs propres officiers en Allemagne, pour renverser Hitler et terminer la guerre sur tous les fronts. Un objectif ambitieux ! Le rappeler signifie aussi de reconnaître que nous n'avions pu l'atteindre, malgré de lourds sacrifices, bien que nous avions été proches de ce but par la participation directe d'un haut officier, membre de notre organisation, au putsch militaire du 20 juillet 1944 a Paris. Je reviendrai la-dessus.
Les mille antifascistes allemands étaient rassemblés dans plusieurs groupes d'action. Il y eut le groupe de rédaction, qui rédigea le texte pour nos tracts et journaux. Souvent, déjà écrits sur des stencils, ces textes furent envoyés à nos organisations à Paris, Lyon, Toulouse et Marseille, pour y être distribués à partir de là. C'est alors que "le groupe de distribution" entra en jeu, pour faire parvenir nos publications aux militaires allemands.
Notre "service de liaison", comme nous l'appelions, était composé de femmes et de jeunes filles qui procédèrent toujours par deux et qui cherchèrent des contacts avec des militaires allemands, par exemple dans les grands magasins, pour offrir souvent leurs services comme traductrices. Par quelques prudentes questions-tests on arrivait à faire parler les soldats sur leur manière de penser et on pouvait alors décider, si des contacts ultérieurs pouvaient paraître utiles.
Des camarades allemands, qui parlaient très bien français, furent envoyés, avec des faux papiers d'identité français et en tant qu'auxiliaires, dans les nombreuses administrations et kommandanturs allemandes. Là, étant en contact permanent avec des soldats allemands, ils pouvaient sonder l'ambiance et éventuellement nouer de nouvelles relations.
Des camarades avec une formation militaire, notamment des anciens d'Espagne, ne parlant pas ou à peine le français, ont été envoyés à des unités de maquisards, surtout dans le sud de la France. Dans de nombreux cas, ils se sont distingués par des actions d'éclat. Dans les Cévennes opéra un groupe de partisans, composé presque uniquement d'Allemands, sous le commandement d'Otto KÜHNE *, ancien député communiste du Reichstag. Ce groupe appartint au maquis de l'armée secrète gaulliste Bir-Hakeim, sous la direction du commandant BAROT **.
Notes de l'éditeur :
* Otto KÜHNE (1893-1955), militant communiste qui dut fuir en France en 1933 suite à l'incendie provoqué du parlement allemand, le Reichstag.
** Nom de guerre de Jean CAPEL, co-fondateur et dirigeant du maquis Bir-Hakeim, tué lors d'une opération de l'armée allemande suite à une dénonciation en mai 1944.
Défense des villages
Les partisans allemands livrèrent aux SS, qui voulaient attaquer des villages dans les départements du Gard et de Lozère, de nombreux combats et sauvèrent ainsi des habitants des actions punitives féroces, de l'incendie de leurs maisons et de massacres. Les unités du maquis, qui prirent part fin août 1944 à la parade de la victoire à Nîmes, décidèrent que les francs-tireurs allemands devaient marcher à la pointe du défilé et porter le drapeau tricolore de la victoire.
De plus en plus des militaires allemands que nous avions convaincus de la nécessité d'action contre le pouvoir nazi, vinrent renforcer nos rangs. Des membres du TA, plus tard du "Comité Allemagne libre pour l'ouest", étaient présents dans de nombreuses unités et kommandanturs de l'armée d'occupation. Je voudrais citer deux exemples.
Au Ministère français de la Marine, place de la Concorde à Paris, s'était installé le commandement de la marine allemande pour l'Atlantique. Dans la salle de télex - à ce moment-là beaucoup d'informations furent transmises par télex, codées et non-codées - trois marins, un quartier-maître et deux caporaux, avaient formé un groupe du TA Ils informèrent la Résistance d'ordres transmis à des navires de guerre et des sous-marins opérant dans la Manche et l'Atlantique et approvisionnèrent une unité de Francs-tireurs, opérant dans la région parisienne, avec des armes provenant des stocks de la marine allemande. Lors du soulèvement de la population parisienne contre l'armée d'occupation en août 1944, la direction du "Comité Allemagne libre pour l'ouest" conseilla aux trois marins de passer à la Résistance française et organisa cette action. Les trois jeunes allemands combattirent avec le peuple de Paris sur les barricades jusqu'a la libération de la ville et apprirent notamment aux patriotes français le maniement des armes prises à l'occupant.
Un autre exemple. En automne 1943, deux jeunes femmes de notre "service de liaison" à Paris firent la connaissance d'un soldat allemand d'un certain âge, chauffeur d'un officier. Le soldats s'avéra déjà dans les premières conversations comme un adversaire résolu du nazisme. Lorsque nos délégués exprimèrent leur étonnement d'entendre leur interlocuteur se prononcer si ouvertement contre le régime, il leur répondit qu'il était sans doute plus réservé dans cette question, comparé à son patron, le lieutenant-colonel baron Cäsar von HOFACKER, attaché à l'état-major du commandant militaire pour la France. HOFACKER considérerait HITLER comme un criminel qui devait être éliminé par tous les moyens.
L'officier anti-nazi Après un certain temps, le soldat se déclara prêt à proposer au lieutenant-colonel une rencontre avec le chef du "Comité Allemagne libre pour l'ouest". Lors de cette rencontre, qui dura toute une nuit dans une villa de Passy, HOFACKER se déclara pleinement d'accord avec le programme du Comité, auquel il adhéra, et informa sur des projets de militaires haut placés pour un putsch, avec l'objectif d'éliminer HITLER et de terminer la guerre.
Le 20 juillet à Paris Quelques mois plus tard, c'est à Paris que le putsch du 20 juillet 1944 fut d'abord réalisé de la façon la plus conséquente. Comme première mesure, des officiers en rébellion, plus de mille officiers de la Gestapo et des SS furent emprisonnés à la prison de Fresnes, près de Paris. L'âme du soulèvement fut le lieutenant-colonel von HOFACKER, membre du "Comité Allemagne libre pour l'ouest", un cousin du colonel STAUFFENBERG, chef des officiers de l'action a Berlin. II tenta en vain de convaincre, le soir du 20 juillet, le commandant pour le front occidental, le maréchal von.KLUGE, de terminer immédiatement les combats contre l'armée alliée du débarquement. L'information que Hitler avait survécu à l'attentat du matin, désintégra le front fragile des officiers mutinés aussi en France. Les gestapistes et officiers SS emprisonnés furent relâchés dans les premières heures du 21 juillet. Ils purent regagner leurs commandos et unités, puis firent tout de suite arrêter tous les participants au putsch à Paris qu'ils connaissaient. Cäsar von HOFACKER a été guillotiné à la Centrale de Brandebourg en décembre 1944, après avoir été condamné à mort.
Dans plusieurs livres d'histoire, notamment dans le Body Guard of Lies de l'auteur britannique Anthony Cave BROWN, qui relate en détail les événements du 20 juillet 1944 en France, on peut y lire que la rébellion des officiers aurait échoué en France, parce que von HOFACKER n'avait pas réussi à persuader le maréchal von KLUGE, dans un entretien dramatique le soir du 20 juillet, de terminer la guerre à l'ouest. II y eut pourtant bien d'autres raisons pour l'insuccès du putsch. Les antifascistes allemands dans la Résistance le savent et mes propres expériences le confirment : En juillet 1944, même après le débarquement réussi des Alliés en Normandie, la grande majorité des soldats et officiers allemands en France n'étaient nullement prêts à en finir avec la guerre contre la volonté de leur haut commandement, l'OKW **. Le groupe des officiers en rébellion à Paris avait à sa tête le commandant militaire des forces d'occupation, le général von STÜLPNAGEL -témoin muet de l'entretien HOFACKER - KLUGE au quartier général de ce dernier - mais ce groupe était bien trop faible, pour décider l'armée en France à capituler contre la volonté farouche de HITLER. Nos efforts intensifs de persuasion par journaux, tracts et entretiens avaient certes laissé des traces, mais n'avaient pas pu changer radicalement la situation.
Notes de l'éditeur :
* Aucun des susnommés ne survécut (tentative de suicide, suicide, exécution) à l'attentat manqué du 20 juillet 1944.
** OKW : Oberkommando der Wehrmacht / Haut Commandement de la Wehrmacht. Organe de commandement suprême de l'armée allemande de 1938 à 1945.
Dans une Kommandantur J'ai pu m'en rendre compte par moi-même. En mai 1943, je fus introduit par le TA comme interprète à la Transportkommandantur de Toulouse. J'étais bien camouflé en tant qu'étudiant de la langue allemande à Lyon, qui avait dû interrompre ses études par manque d'argent et qui cherchait pour cette raison du travail dans les services de l'occupant. Étant avec mes parents en France - mon père, avocat social-démocrate et juif de Berlin, avait été un des premiers détenus des camps de concentration - je parlais parfaitement le français et pouvais justifier ma fausse identité. Je côtoyais maintenant du matin au soir des soldats, des sous-officiers et des officiers allemands et je pouvais sonder systématiquement et avec prudence leur état d'âme. Bien sûr, la question qui m'intéressait en premier lieu, était de savoir s'ils étaient prêts à suivre nos appels pour la chute de HITLER.
Notre objectif -rapatrier les troupes en Allemagne- montre bien que nous nous basions sur des expériences faites à la fin de la Première Guerre mondiale. En automne 1918, le gros de l'armée allemande fut ramené en Allemagne, souvent sous la conduite de conseils de soldats, contre la volonté du commandement impérial, et ce sont ces troupes qui ont souvent déclenché la révolution. Toutefois, la Deuxième Guerre mondiale avait un bien autre caractère. La différence principale était constituée par les crimes de guerre et les crimes contre l'humanité, ordonnés par le chef du gouvernement et de l'armée, et organisés dans tout l'empire allemand d'une façon systématique.
Les soldats allemands de 1943 en France ne croyaient plus aveuglement à la victoire comme trois ans auparavant. Beaucoup n'écartaient pas la possibilité, certains même avaient la certitude d'une défaite de l'Allemagne hitlérienne. Des mois s'étaient passés depuis Stalingrad, l'armée soviétique avançait constamment, l'Afrique du Nord était occupée par les Alliés, la Corse était libérée, les États-Unis d'Amérique participaient à la guerre. Tout cela, les militaires allemands le savaient, mais ils savaient aussi autre chose. Ayant été presque tous sur le front de l'Est avant d'arriver en France, ils étaient donc tous au courant de ce qui s'était passé dans les arrières, où ils avaient été eux-mêmes les témoins oculaires des exécutions massives d'hommes, de femmes et d'enfants, ou encore par des récits de camarades. Ils en étaient fortement impressionnés, mais pas dans le sens que je souhaitais. Plus d'une fois, je les ai entendu dire : "après tout ce que nous avons fait en Russie et en Pologne, nous ne pouvons plus perdre la guerre. Car, si les ennemis agissent de la même manière, le peuple allemand n'existera plus". C'étaient les réflexions de ceux qui commençaient a réfléchir sur le cours de la guerre. Avec moi, ce prétendu jeune Français, qui savait si bien écouter, ils ouvraient plus facilement leur cœur que dans les entretiens avec leurs camarades, dont ils craignaient les dénonciations ou du moins des imprudences. Ils se démarquaient des crimes contre l'humanité, dont ils avaient connaissance, mais c'était justement ces crimes qui les liaient au pouvoir nazi jusqu'a la fin.
Informations pour la Résistance
Je compris assez rapidement que notre espoir, faire ramener la Wehrmacht en Allemagne pour y renverser HITLER, ne pouvait pas se réaliser. Je me concentrais d'autant plus sur les informations pour la Résistance. Bien que je n'eusse pas accès au plan général ultra-secret des transports de la Wehrmacht, je recueillis pourtant suffisamment de faits pour pouvoir établir un programme assez complet des transports militaires avec priorités, points forts et perspectives, que mes camarades transmirent par la Résistance française à Londres.
À ce moment-là, la coopération du Comité Allemagne libre pour l'ouest avec la Résistance ne se limita déjà plus aux secteurs politiques et militaires du Front national. Le Mouvement national des Prisonniers de Guerre et Déportés (MNPGD) au sud-est, sous la direction du commandant CAILLIAU * parent du général de Gaulle, avait demandé au Front national un antifasciste allemand, si possible avec une formation d'état-major, pour leur service de renseignements. C'est notre camarade Heinz PRIESS ** qui fut mis à la disposition de ce mouvement de résistance, un ouvrier originaire de Hamburg, commandant pendant la guerre d'Espagne, qui avait suivi des cours d'une académie d'officiers de la République espagnole.
PRIESS avait été, en septembre 1943, un des dirigeants de la mutinerie des détenus à la prison de Castres, une prison spéciale, où des internés de camps français furent rassemblés pour être livrés à l'Allemagne. Les détenus allemands, yougoslaves, italiens, autrichiens, espagnols, tchécoslovaques et polonais, pour la plupart anciens d'Espagne, avaient formé un Comité de résistance pour préparer l'évasion collective. Ils réussirent à maîtriser les gardiens français et à s'évader. Le Comité Allemagne libre avait assuré l'aide de l'extérieur. Aucun des évadés ne fut repris et presque tous rejoignirent la Résistance. Dans l'émission Les Français parlent aux Français, Radio Londres avait rendu compte de cet événement.
Notes de l'éditeur :
* Michel CAILLIAU (1913-2000), neveu de Charles de GAULLE, créateur d'un réseau visant à intégrer les prisonniers de guerre dans la Résistance dès leur retour en France. Il s'est toujours opposé à François MITTERRAND, l'accusant d'avoir sans cesse exercé un double jeu.
** Heins PRIESS ((1915-2001). Avant son entrée dans la Résistance contre l'occupation allemande en France, il a participé à la guerre civile espagnole dans les Brigades internationales.
Chef de renseignements allemand Heinz PRIESS avait été nommé chef du service de renseignements du MNPGD. Comme le commandant CAILLIAU disposait de plusieurs émetteurs en contact avec Londres, c'est par ce chemin que les antifascistes allemands en France transmettaient maintenant leurs informations. Elles provenaient notamment des camarades introduits dans les services de la Wehrmacht. À la poste militaire de Lyon travailla notamment notre camarade Dora SCHAUL *, sous une identité française. Elle y réussit à établir une liste quasi-complète des officiers allemands de la Gestapo de Lyon, un repaire de tortures et de meurtres **. Quelques jours plus tard, cette liste fut lue à l'émission de Radio Londres pour la France, avec les conséquences que l'on peut imaginer dans les rangs de la Gestapo. Dans la liste de Dora SCHAUL, Klaus BARBIE *** fut nommé pour la première fois en public.
Notes de l'éditeur :
* Dora SCHAUL (1913-1999) : communiste allemande ayant fui en en Hollande puis en France, elle s'évada du camp de Brens pour se mettre à la disposition de la Résistance. Ses activités ont été relatées dans son livre Résistance — Souvenirs d'Antifascistes Allemands (1977).
** La Gestapo de Lyon siégeait entre 1943 et 1944 au 14-16 avenue Berthelot, Lyon VIIème. C'est à cette adresse que s'est intallé en 1992 le CHRD (Centre d'histoire de la résistance et de la déportation).
*** Klaus BARBIE (1913-1991) : officier de police SS sous le régime nazi, chef de la Gestapo de Lyon. Réfugié en Bolivie après la guerre. Extradé en France en 1983, il fut condamné à Lyon à la prison à vie.
Les MOI La coopération des antifascistes allemands avec les organisations de la Résistance française, qui représentaient des tendances politiques très différentes, était en général satisfaisante. Un intenationalisme antifasciste s'était développé parmi la gauche déjà pendant les années trente dans ce pays, où des réfugiés de multiples nations européennes séjournaient. Le Parti communiste français et la CGT avaient soutenu la formation de la MOI (Main-d'œuvre immigrée), au sein de laquelle des travailleurs étrangers furent groupés par nationalité. Ces groupements MOI émergèrent dans la Résistance avec leurs propres organisations, rattachés souvent aux Francs-tireurs et Partisans et au Front national. Nous, les Allemands, d'abord au TA, plus tard au Comité Allemagne libre pour l'ouest, étions considérés comme faisant partie des MOI et respectés comme eux. En outre, les résistants français, dans leur majorité, n'étaient pas anti-Allemands dans le sens chauvin du mot, mais savaient bien reconnaître le caractère du régime nazi. C'était ainsi dans les milieux dirigeants de la Résistance, à qui nous avions le plus souvent à faire. Mais c'était aussi souvent la base, comme je pus le constater moi-même. En février 1944, je fus arrêté par l'Abwehr, la police secrète de la Wehrmacht, à Castres (Tarn), lorsque j'essayais de recruter un sous-officier de la garnison allemande de cette ville pour notre organisation. Je fus incarcéré à la prison de la Wehrmacht Saint Michel de Toulouse, où je rencontrais des combattants de la Résistance française d'origines politiques très diverses. En tant qu'antifasciste allemand, je fus accueilli par eux comme l'un de leurs camarades. Je fus informé et même intégré dans divers projets d'évasion, qui avaient été élaborés par des détenus.
Le 1er juin 1944 je fus transféré, gardé par cinq Feldgendarme *, de Toulouse à Paris, pour y comparaître devant le tribunal suprême de la Wehrmacht pour la France, qui m'aurait sans doute condamné à mort. À mi-chemin, en Corrèze, le maquis attaqua le train, immobilisé par un sabotage de la voie à la gare d'Allassac, et mit les Feldgendarmen en fuite. Je fus libéré par les FTPF. Une partie de mon dossier avait été laissée dans le wagon par les Feldgendarmen dans leur fuite précipitée. Le document ainsi que mes menottes me désignèrent comme adversaire allemand de HITLER. Sur ma demande, je fus intégré tout de suite au 2ème bataillon FTPF de la Corrèze. Je pus participer aux combats contre la division SS Das Reich ** qui traversa cette région, assassinant des hommes, des femmes et des enfants et brûlant des villages.
Notes de l'éditeur :
* Feldgendarmerie : police militaire du Reich, aussi en charge des bataillons disciplinaires.
** La division Das Reich> (nom complet 2ème SS Panzer Division Das Reich, à la réputation particulièrement brutale lors de ses activités sur le front de l'est et en France, responsable entre autres du massacre d'Oradour-sur-Glane (Haute-Vienne) en juin 1944.
Accord officiel Comme les dizaines de milliers de républicains espagnols, comme les émigrés italiens, les mineurs polonais dans le nord de la France ou les artisans juifs de l'Europe de l'est, nous, les antifascistes allemands, fûmes acceptés par les organisations de la Résistance française comme des combattants à droits égaux. Fin avril 1944, le responsable du Comité Allemagne libre pour l'ouest à Toulouse, Herbert MULLER *, signa un accord avec le chef du Comité de libération, le représentant du général de Gaulle pour le sud de la France **. L'accord prévoyait la reconnaissance du Comité Allemagne libre pour l'ouest (CALPO) par toutes les organisations membres du Conseil National de la Résistance (CNR). Les forces armées de la Résistance étaient invitées à soutenir un retrait volontaire des troupes allemandes de France en Allemagne. Le texte de cet accord a été communiqué à tous les membres du CNR et à partir de juin 1944, des délégués de l'Allemagne libre furent présents au commandement ** à Tarbes et à Pau.
Après le débarquement, en juin 1944, pendant la dernière période de la guerre en France, de nombreuses destructions de ponts et de matériel de guerre, qui étaient prévues par la Wehrmacht, furent empêchées par des délégués du CALPO en coopération avec les forces armées de la Résistance. Des membres de notre organisation contribuaient aussi à obtenir la reddition de plusieurs unités importantes de l'armée allemande.
Notes de l'éditeur :
* Herbert MULLER (1900-1994) : communiste puis social-démocrate allemand, ancien officier des Brigades internationales en Espagne, il poursuivit après guerre une carrière politique en Allemagne au sein du SPD.
** Il s'agit sans doute de Gaston CUSIN (1903-1993) qui avait organisé l'aide clandestine à la République espagnole.Nommé commissaire régional de la République à la Libération.
Après la libération La coopération avec le Conseil National de la Résistance et le Comité de Libération sous Charles de Gaulle pendant la clandestinité permit au CALPO d'ouvrir à Paris, dès la libération, des bureaux officiels à Lyon et à Toulouse en septembre 1944. Le travail des antifascistes allemands s'étendait maintenant sur les prisonniers de guerre allemands dans les camps commandés par des militaires français. La lutte contre l'idéologie nazie, la préparation des soldats prisonniers au renouvellement démocratique de l'Allemagne, la recherche des criminels de guerre - telles étaient les tâches des délégués de notre Comité pendant ce temps.
28 délégués au front du CALPO accompagnaient les unités françaises dans leur avancée vers l'Allemagne. Les délégués au front s'adressèrent par haut-parleurs et par tracts aux soldats allemands, pour les inciter à ne plus risquer leur vie pendant les derniers mois de la guerre, mais à se rendre aux troupes françaises. Moi-même, j'étais attaché, de décembre 1944 jusqu'au 8 mai 1945, à la section de guerre psychologique à l'état-major du général de Larminat, auprès des troupes françaises encerclant les dernières bases de la Wehrmacht au bord de l'Atlantique.
Avec la réactivation de nombreux officiers de l'arrière qui n'avaient pas été de la Résistance, dont beaucoup avaient même servi le gouvernement de Vichy, les conditions de travail pour les délégués du CALPO dans les camps de prisonniers de guerre et au front devinrent plus difficiles. À certains endroits, notre activité dut même être interrompue. Les liens fraternels qui s'étaient établis avec plusieurs mouvements de Résistance ne se reportaient pas automatiquement sur les nouvelles autorités du gouvernement provisoire.
Notes de l'éditeur :
* Edgard de LARMINAT (1895-1962) : l'un des premiers militaires français à rejoindre les Forces françaises libres en 1940, nommé en 1943 chef d'état-major général des FFL puis en 1944 à la tête des Forces françaises de l'Ouest sur le front de l'Atlantique.
Notes secrètes Barbara VORMEIER, maître de conférences à l'Université de Lyon II, parla de ce problème, dans son intervention au colloque d'historiens sur la Résistance anti-nazie allemande, fin mai 1996 à Paris. Elle indiqua que l'activité du CALPO, légale depuis la libération, fut surtout, à partir de 1945, étroitement surveillée par les autorités françaises. Madame VORMEIER a révélé le texte d'une communication secrète du 2ème Bureau **, datée du 5 mars 1945, au gouvernement provisoire français. II y est dit entre autres: "Les délégués du CALPO peuvent être considérés comme des anti-hitlériens sincères. Cependant, il ne faut pas oublier que ces hommes sont avant tout des Allemands. Bien que leur programme actuel concernant l'Allemagne s'apparente étroitement aux aspirations des démocraties alliées, il n'en compte pas moins les mots d'ordre suivants pour l'après-guerre, qui ont été résumés dans le périodique Unser Vaterland *** : "Le sauvetage de l'Allemagne et sa résurrection", "non divisée", "indépendante", "libre et forte", pour une "véritable démocratie". Dons une autre partie du rapport, le 2ème Bureau rend compte d'une conférence de membres du CALPO à Toulouse en octobre 1944. L'assistance se serait prononcée contre "tout séparatisme à l'est comme à l'ouest de l'Allemagne et que l'intégrité du territoire devait être défendue coûte que coûte". En somme, les membres du CALPO y auraient pris des positions, qui n'étaient pas forcément identiques à la politique pour l'Allemagne, que le gouvernement français allait adopter.
En août 1945, lors dune réunion à Paris, le place de ses membres était désormais en Allemagne. Ainsi, se termina une période fructueuse de coopération et de lutte commune entre des antifascistes allemands et la Résistance française.
Notes de l'éditeur :
* Hanna SCHRAM et Barbara VORMEIER : Vivre à Gurs. Un camp de concentration français 1940-1941 éd. Maspero (1979). Il est intéressant d'ajouter que Hanna SCHRAM, professeur antifasciste à Berlin réfugiée en France, a été arrêtée comme la presque totalité des réfugiés politiques ou raciaux, alors que beaucoup de leurs fils se battaient contre l'envahisseur.
** Le 2ème Bureau était le service de renseignement de l'armée française.
*** Unser Vaterland : "Notre Patrie"
Ambassadeurs résistants En France, après la guerre, seules les organisations d'anciens résistants, le PCF et l'Association RDA-France, qui oeuvra pour la reconnaissance de la RDA, rappelèrent la contribution d'Allemands à la libération du pays. Les milieux officiels ignoraient cet épisode. Pour la première fois, ce silence fut rompu par le président Georges POMPIDOU, lorsqu'il accrédita le premier ambassadeur de la RDA, Ernst SCHOLZ, en 1974, au Palais de l'Elysée.
Ernst SCHOLZ, ancien d'Espagne, avait combattu comme maquisard dans les Alpes françaises, près de Grenoble. POMPIDOU déclara: "Lorsque votre gouvernement vous a nommé, il a fait un choix qui nous touche profondément. II nous honore que vous ayez jadis choisi la France comme terre d'accueil. Nous connaissons l'attachement que vous avez témoigné à la cause de notre patrie dans les heures particulièrement sombres, ainsi que le courage qui fut le vôtre aux côtés des résistants français ".
Le premier ambassadeur de France en RDA fut également un ancien résistant : Bernard de CHALVRON ***, dirigeant du mouvement Noyautage de l'administration publique. Après son arrestation en 1943, de CHALVRON avait été déporté au camp de Buchenwald. Là, il fit partie du Comité international qui organisa la résistance contre les SS. Sa première tâche à Berlin fut d'inviter ses anciens camarades de Buchenwald dans sa résidence. II en connaissait plusieurs d'actions communes au camp.
En République Fédérale d'Allemagne, en Allemagne de l'ouest, la participation d'Allemands à la Résistance française ne joua aucun rôle, bien que beaucoup d'émigrés et d'anciens de la Wehrmacht, qui avaient rallié le CALPO, étaient retournés dans cette partie du pays. En RDA, ce chapitre de la Résistance européenne fut d'abord apprécié et utilisé surtout dans les relations avec la France. Mais bientôt, des antifascistes ayant combattu en France furent soupçonnés comme "émigrés à l'ouest ". Quelques-uns furent persécutés à cause de notre coopération avec les autorités françaises, mais surtout à cause de la coopération de la commission militaire du CALPO, après la libération de la France, avec les services secrets des Etats-Unis OSS ****. Pour nous, les militaires américains du OSS en France étaient des alliés au sein de la coalition anti-hitlérienne et nous avons cherché ensemble avec eux des moyens pour introduire des antifascistes allemands expérimentés en Allemagne avant la fin de la guerre.
Notes de l'éditeur :
* Georges POMPIDOU (1911-1974) fut le deuxième président de la Vème république après Charles de GAULLE.
** Ernst SCHOLZ (1913-1990) avait émigré en Espagne en 1937, puis après avoir combattu avec les républicains espagnols participa à la résistance intérieure française. Ambassadeur de la RDA en France de 1974 à 1976.
*** Bernard de CHALVRON (1911-1990), résistant, condamné à mort et déporté, devint diplomate gaulliste à la fin de la guerre.
**** OSS (Office of Strategic Services) : agence de renseignement du gouvernement des États-Unis.
Discours de l'ambassadeur SCHEER Dans l'historiographie officielle française, dans les manuels d'histoire pour les écoles, les Allemands dans la Résistance n'ont pas existé pendant des dizaines d'années. On nous avait attribué des modestes pensions de guerre, comme les recevaient nos camarades français et des combattants d'autres nationalités, ainsi que des médailles et décorations auxquelles nous avions droit. Mais la grande majorité des Français ne savaient rien de nous. Pendant ces dernières années, il y eut pourtant un changement. En juillet 1995 eut lieu, surtout à la suite des initiatives du professeur Michel CULLIN *, un colloque international à la Technische Universität de Berlin, sur le thème de la participation d'Allemands et d'Autrichiens à la Résistance. L'ambassadeur de France, François SCHEER **, déclara dans son discours d'ouverture :
"Nous, les Français, savons quelle contribution importante Ies Allemands, adversaires de Hitler, ont effectué pour la libération de notre pays. Pour ceux qui veulent aujourd'hui promouvoir et développer l'entente et la coopération franco-allemande, il est nécessaire de le rappeler constamment. Sans le souvenir de cette lutte commune, sans le rappel que ces hommes et ces femmes, que nous honorons aujourd'hui, eurent tous une image de la France qui a marqué durablement après 1945 les héritiers de la Résistance, tout discours sur les relations franco-allemandes d'aujourd'hui est superficiel et ne mène à rien".
En France, une grande exposition intitulée Des Allemands contre le nazisme, élaborée par le Musée de la Résistance de la ville de Paris et le Mémorial pour la Résistance allemande à Berlin, une institution gouvernementale, se déplace actuellement à travers les villes françaises. Les Allemands dans la Résistance française y sont honorés. Et lorsqu'en 1998 le concours annuel des compositions d'histoire sur la Résistance dans les lycées et collèges de France eut pour thème "Les étrangers dans la Résistance française", des Allemands antifascistes aussi furent invités pour parler aux élèves des écoles. Le rappel de la participation des étrangers aux luttes de la Libération en France a renforcé l'esprit de tolérance, la condamnation de tout racisme et de toute xénophobie et la compréhension pour l'unité européenne chez les jeunes. Beaucoup des compositions des élèves le prouvent.
Les valeurs éthiques qui ont uni les combattants contre le régime nazi, quelles que soient leurs nationalités ou leurs convictions, sont actuelles comme il y a cinquante ans. Les droits de l'homme, les libertés démocratiques, l'égalité des peuples, le refus de toute discrimination ethnique, le respect des droits sociaux - voilà ce qui liait les combattants contre le nazisme dans toute l'Europe. Le souvenir de la lutte des Allemands dans les rangs de la Résistance restera une des bases historiques pour les relations franco-allemandes. 127 Allemands, femmes et hommes, ont été tués par les nazis parce qu'ils avaient résisté en France. Ils font partie des bâtisseurs dune amitié durable entre les deux peuples et d'une Europe nouvelle et unie.
Notes de l'éditeur :
* Michel CULLIN (1944-2020) : universitaire, s'est entre autres investi dans l'OFAJ (Office franco-allemand pour la jeunesse).
** François SCHEER (1934-2024) fut ambassadeur de France en Allemagne de 1993 à 1999.
Gerhard LEO (1923-2009), résistant antifasciste allemand, officier dans la Résistance française, devint journaliste et écrivain après guerre.
Gerhard LEO Berlin, octobre 1999
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Herausgeber :
DRAFD e.V. (Verband Deutscher in der Résistance,
in den Streitkraften der Antihitlerkoalition
und in der Bewegung "Freies Deutschland"),
Reichsforststr.3, 60528 Frankfurt/Main
Verantwortlith :
Peter Gingold SATZ : SATZ-Studio Helmut Kehrer,
12355 BerlinDruck : Druckerei R. Paulick,
10405 Berlin
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Franz de Beaulieu Pasteur protestant allemand
La Résistance en France était une sorte d'insurrection nationale, limitée à tel ou tel endroit ou région. On voulait délivrer la patrie de l'occupation du gouvernement pétainiste, on voulait arrêter la collaboration avec la puissance militaire allemande. On voulait continuer la lutte et le combat après la débâcle. La Résistance était un mouvement de patriotes français, qui voulaient libérer le territoire ou contribuer le mieux possible à cette libération.
Les personnes qui s'engageaient dans la Résistance sentaient une responsabilité. Les possibilités de résistance étaient limitées au début, mais le 18 juin a donné un espoir, et les possibilités de résistance augmentaient, mais la résistance était très difficile et elle était une minorité.
J'ai connu un tout petit peu un abbé catholique, Franz STOCK, qui dirigeait et desservait la paroisse catholique allemande au 5 de la rue de Lhomond à Paris avant la guerre, quand je fréquentais la paroisse protestante de langue allemande à Paris, 25 rue Blanche. Ce prêtre allemand est revenu à Paris en août 1940. Il fut nommé aumônier des trois prisons du Cherche-Midi, de la Santé et de Fresnes. Fresnes toute seule pouvait accueillir au moins 1500 prisonniers dans 1500 cellules. Mais il y avait souvent entre 2500 et 3000 prisonniers, car on en mettait deux dans une cellule. Franz STOCK a donc visité ces prisons et accompagné jusqu'au Fort Montrouge au moins mille résistants et otages condamnés à mort. Il a transmis aux familles des messages. À la libération de Paris, Franz STOCK est fait prisonnier le 25 août 1944. Il voulait rester jusqu'à la fin. Il est mort le 24 février 1948 d'une crise cardiaque à l'hôpital Saint-Antoine à Paris.
J'ai voulu mentionner Franz STOCK pour vous dire qu'il y avait plusieurs manières de Résistance. La situation pour un allemand était différente. La grande majorité des allemands croyaient à HITLER comme "Führer" vers la puissance et la gloire, et on peut observer une répétition de cette fascination par un homme en Serbie tel MILOSEVIC * actuellement. La résistance en Allemagne était très faible, car les allemands obéissaient toujours à l'autorité, au gouvernement, et peu osaient se révolter contre l'autorité (dei gratia ?). L'Allemagne avec l'Autriche comptaient probablement 80 millions d'habitants en septembre 1939. 70 millions étaient des "chrétiens" baptisés - comme petits enfants, mais une minorité était convertie. Les gens avaient accepté les Églises traditionnelles, où les prêtres et pasteurs étaient fonctionnaires de l'état. J'étais une année à Londres comme étudiant et en octobre 1933 est arrivé un jeune pasteur dans la paroisse protestante de langue allemande que je fréquentais. Ce pasteur parlait du paganisme et du racisme, et il disait que seules les Églises catholique et protestante pouvaient encore faire le poids contre les forces nationalistes, racistes, paganistes qui mèneront l'Allemagne à la catastrophe, à sa ruine, à un naufrage, à une perte irréparable.
J'étais tellement impressionné, même la critique, que BONHOEFFER ** prononçait au sujet du baptême des petits enfants qui n'apprenaient jamais ce que Jésus avait enseigné, et qui ne sont jamais devenus de vrais chrétiens. Ils ne savaient pas distinguer la foi chrétienne et la foi hitlérienne "germanique". De vrais chrétiens, qui pouvaient ou qui voulaient devenir martyrs pour leur conviction, il y en avait très peu. Franz STOCK a vécu des moments les plus douloureux de sa vie quand il a visité les condamnés à mort à Fresnes, et malgré tout il a pu leur apporter un soutien moral et réconfort, une présence fraternelle évangélique. C'était notre "rayon de soleil", ont raconté les survivants. Il est resté fidèlement présent jusqu'aux poteaux d'exécution, et il a discrètement établi un lien avec certaines familles de résistants. Il a vraiment assisté à plus d'un millier d'exécutions, qui lui étaient toujours aussi insoutenables. Il a travaillé au détriment de sa santé. Il existe aussi une résistance spirituelle dans la souffrance. Le 1er avril 1934 je suis arrivé à Paris pour continuer mes études commerciales et économiques. Il y avait beaucoup plus de réfugiés raciaux et politiques qu'à Londres.
Seulement les Églises peuvent encore sauver la situation, avait dit BONHOEFFER. J'ai rencontré des chrétiens, et j'ai pris une décision. J'ai arrêté mes études et je suis retourné en Allemagne pour devenir pasteur, qui voulait confesser sa foi. J'avais terminé mes études de théologie et je devais commencer dans l'église protestante de Berlin-Brandebourg. Mais le 1er juin 1939, j'ai reçu ma convocation au service militaire à Bad Cannstadt comme radiotélégraphiste. À partir du 1er janvier 1940 j'étais stationné à Zossen près de Berlin. Pendant trois ans j'ai pu apporter à mes amis et correspondants à Berlin des informations intéressantes. Le 16 avril 1943, à l'occasion d'un contrôle à la sortie du camp militaire de Zossen, on a trouvé des sermons de l'évêque de Munster, le message de Noël du Pape du 25 décembre 1942 et d'autres papiers subversifs sur moi, et on m'a soupçonné immédiatement d'une activité de démoralisation de la population à Berlin en distribuant de mauvaises nouvelles et des papiers qui critiquaient les activités du gouvernement nazi. J'ai été condamné à la prison, la dégradation, mis au service dans un bataillon (pour prisonniers de droit commun) de discipline au front en Russie.
On ne peut pas comparer la Résistance en France avec la Résistance en Allemagne. D'ailleurs les motivations en Allemagne étaient différentes. La conscience a joué beaucoup chez moi et ma foi chrétienne, basée sur des valeurs spirituelles et où les Droits de l'homme étaient identiques avec le sermon sur la montagne de Jésus. C'est une autre morale : il vaut mieux donner que recevoir, il vaut mieux souffrir que faire souffrir, il vaut mieux servir qu'être servi. Mon idéal et mes principes étaient différents.
Cela dépendait de mon éducation comme descendant d'une famille huguenote, qui avait émigré en Angleterre, puis en Prusse orientale. J'avais beaucoup réfléchi sur le patriotisme et le sens de la vie et qu'une bonne guerre n'existe pas. Mon père a été tué au front le 1er octobre 1914. Je suis né le 12 février 1913. J'avais donc un an, ma sœur deux ans, et ma mère était veuve de guerre à 24 ans. Elle a été tuée dans un bombardement avec 43 femmes et enfants le 9 avril 1945. Le pasteur BONHOEFFER a été exécuté le même jour dans un camp de concentration. J'ai seulement distribué pendant trois ans des copies, lettres, messages, sermons et articles pendant mes permissions de janvier 1940 à février 1943.
J'ai seulement voulu faire remuer les consciences de mes connaissances et amis à Berlin, qu'ils n'acceptent pas l'extermination des malades mentaux, les camps de concentration, tout ce qui était une violation de notre conscience chrétienne. Le national-socialisme était anti-chrétien, et il fallait augmenter l'opposition à la guerre. La domination nazie sur l'Allemagne a durée douze ans. Les nazis contrôlaient l'information. Les rares résistants étaient souvent isolés. Il y avait seulement cinq ou six groupes organisés, mais il y avait des milliers de solitaires. J'ai aussi rencontré dans mon bataillon de discipline pour prisonniers de droit commun quelques témoins de Jéhovah, peu nombreux, environ un millier d'après mes modestes estimations, qui ont été exécutés comme objecteurs de conscience, car ils refusaient de prêter serment de fidélité à HITLER.
On était souvent isolé dans sa propre famille, quand on disait non à HITLER. Mais dire non à HITLER voulait dire : "je veux que l'Allemagne perde la guerre". C'était l'unique possibilité pour une nouvelle vie plus humaine, plus harmonieuse avec les principes du bien et du mal. Tant de souffrances, quand on veut nager contre le courant, contre la majorité qui veut le pouvoir sur les faibles. Les résistants en Allemagne aimaient aussi leur patrie, mais leur conscience parlait plus fort que leur patriotisme. Ils ne voulaient pas perdre leur âme en suivant HITLER.
Cela pesait lourd pour un soldat de dire non à HITLER, surtout après le 1er septembre 1939 **. Le solitaire devenait traître à sa patrie. Pendant trois ans j'ai distribué mes informations et les copies que j'avais faites dans les bureaux à Zossen, où je travaillais comme sténo-dactylo et radiotélégraphiste. Mais tout cela n'a servi à rien, car je n'ai jamais vu un résultat de mon travail. Tout le monde avait trop peur de perdre la vie. Les pasteurs à Berlin que je contactais avaient femme et enfants, voila déjà un handicap si l'on veut devenir résistant. Mais les prêtres catholiques célibataires qui étaient dans la Résistance n'étaient pas nombreux - j'en ai connu deux. Un seul pasteur m'a rendu visite en prison. Aucune église n'est intervenue en ma faveur. Un homme accusé d'activités subversives de par ses multiples sermons était à éliminer.
Mon ancêtre Jacques de BEAULIEU, procureur au parlement de Rennes, est mort en 1563. Mais après son enterrement à Rennes, le peuple a déterré son corps et le cadavre fut traîné par les rues de Rennes et jeté sur un tas d'immondices, car il était devenu protestant. Les motivations de la Résistance contre les allemands pouvaient elles aussi être différentes : détruire l'hitlérisme, chasser tous les soldats allemands de France, détruire leur domination ou plans de domination, lutter contre l'idéologie nazie, fonder une nouvelle et meilleure république, faire régner les Droits de l'homme, les mêmes pour tous, détruire la législation raciste, détruire la collaboration. Vivre une vie humaine, heureuse, où tous trouvent leur place.
On sait que toute la société allemande a été atteinte par le nazisme. Mais on sait aussi que la majorité des allemands n'était pas au courant des choses affreuses qui se passaient. Comme en Serbie, beaucoup de serbes ne veulent pas croire que les troupes de MILOSEVIC doivent chasser tous les albanais du Kosovo. Certains communistes, socialistes, et membres des Églises chrétiennes ont gardé enracinées leurs convictions humanitaires et fraternelles en Allemagne. Leurs convictions étaient profondes. Mais cette minorité n'avait aucune chance d'arrêter la guerre.
Stalingrad était déjà le signal que la guerre était perdue en janvier 1943. Mais les allemands continuaient de même que les généraux, comme les serbes actuellement. Le peuple dit : "right or wrong, my country". Mais la nouvelle conscience humaine dit que nous ne pouvons tolérer un nouveau Munich : il faut arrêter le crime de MILOSEVIC.
Tant de militaires impliqués dans l'attentat du 20 juillet 1944 l'avaient admiré au début de leur carrière. Ils ont voulu suivre HITLER aussi longtemps que l'affaire marchait bien. Leur décision de dire non a été attendue trop longtemps, et la question reste toujours posée en Allemagne : comment HITLER a t-il pu conduire tout un peuple intelligent vers la catastrophe ? Je pense que tout cela est arrivé parce que les allemands n'étaient que baptisés mais pas convertis, la conscience n'a pas parlé. (...)
Notes de l'éditeur :
* Slobodan MILOŠEVIĆ (1941-2006), président de la Serbie puis président de la République fédérale de Yougoslavie. Il fut le premier chef d'état en exercice à avoir été inculpé de crimes de guerre par le Tribunal pénal international.
** Dietrich BONHOEFFER (1906-1945),pasteur luthérien et dissident anti-nazi, exécuté par pendaison après avoir été accusé de participation au complot du 20 juillet 1944.
*** 1er septembre 1939 : invasion de la Pologne par l'Allemagne et début de la seconde guerre mondiale.
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Note de l'éditeur :
Franz de BEAULIEU (1913-2007) pacifiste et théologien, incorporé dans la Wehrmacht, condamné à sept mois de prison et au service dans un bataillon pénal. Il vécut en France après guerre, changea son prénom en François et devint pasteur.
L'intégralité de sa biographie, écrite par son fils, est accessible : [CLIQUER].
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Récit de Hanna KAMIENIECKI
Je suis entrée dans la Résistance au août 1942, j'avais 17 ans. Depuis le 16 juillet, jour de la rafle dite du "Vel d'Hiv" *, j'étais dans l'illégalité complète, recueillie par des amis, dans un désarroi total car toute ma famille et mes amis les plus proches avaient été arrêtés. L'avenir immédiat était bouché et j'envisageais de partir en zone libre pour rejoindre un oncle qui s'y était réfugié. Une compagne de classe rencontrée par hasard, comme moi échappée à la rafle, fait partie d'une organisation clandestine dont le but me dit-elle est d'aider les juifs persécutés. Elle va me procurer des faux papiers et me propose d'adhérer à cette organisation au nom symbolique de "Solidarité". J'accepte sans hésiter tellement heureuse de sortir du tunnel.
En fait, je l'ai compris très vite, il s'agit d'un mouvement de résistance qui dépend du Parti communiste. Je rentre dans un groupe de J.C. '(Jeunes communistes) composé de jeunes juifs immigrés regroupés selon la politique d'alors par nationalités et rattachés à la M.O.I. ** Je participe aux diverses actions : fabrication et diffusion de tracts et de journaux pour éclairer la population française sur la nature de Vichy, la convaincre de ne pas collaborer et de combattre l'occupant ; sabotages de matériel militaire allemand ; transport d'armes pour les groupes de combat ; j'assure les liaisons.
Le temps passant, je reçois une formation et forme à mon tour les nouvelles recrues dans la perspective tant attendue dans la libération de Paris, l' "insurrection" disait-on. Une stratégie est définie. Nous formons nos secouristes en relation avec des médecins du C.M.R. *** Je suis chargée de cette tâche à laquelle je me prépare très sérieusement. Depuis le début du printemps nous sommes rattachés aux Milices patriotiques mais toujours avec la spécificité de milice patriotique juive qui ne me gêne pas mais qui m'étonne toujours.
À partir du 6 juin, on savait qu'il allait bientôt se passer des événements importants et que l'insurrection se rapprochait. Les actions de sabotage s'intensifiaient et nous constations un changement dans la population qui se manifestait lors des actions de sabotage que nous faisions alors au grand jour. Les gens applaudissaient et nous encourageaient bien que la vie à Paris soit devenue très difficile. À partir du 10 ou du 12 août, plus de métro, presque plus de gaz ni d'électricité. Le ravitaillement est devenu problématique car les cheminots sont en grève depuis plusieurs jours.
Le 18 le Comité parisien de libération appelle par affiche à l'insurrection, les policiers ont décrété la grève générale.
J'occupe avec une partie de mon groupe, dans le 20ème arrondissement, rue Julien Lacroix, un dispensaire de l'UGIF (Union Générale des Israélites de France) qui assurait les relations avec le gouvernement de Vichy et Le Commissariat général aux questions juives. Les ordres de nos chefs sont flous. Il s'agit de se rendre sur tous les lieux du 20ème arrondissement où l'on se bat et de participer en tant que milice patriotique juive à tous les combats. Les uns participeront à la libération des mairies et occuperont les édifices publics. Un groupe de J.C. non juifs ne nous accepte pas en tant que tels. Les copains doivent s'imposer pour participer aux actions.
J'ai pour mission avec deux garçons d'arrêter l'un des dirigeants de l'UGIF. Nous nous rendons rue de Téhéran dans le 8ème arrondissement, à ped bien sûr, dans Paris qui se bat, avec un revolver pour nous trois. Nous remettons notre prisonnier aux Comités de libération du 8ème car les policiers n'ont pas encore réintégré les commissariats et retournons rue Julien Lacroix dans le dispensaire transformé en Q.G. Nous y trouvons une dizaine de collaborateurs retenus prisonniers que nous garderons jusqu'à la réouverture des commissariats.
On se bat du côté du chemin de fer de ceinture qui passe non loin de là. Il s'agit de stopper un train d'allemands transportant des armes. Nous participons à l'action au cours de laquelle un jeune insurgé trouvera la mort. Nous participons également à l'édification des barricades, aux distributions de vivres saisis dans les stocks allemands. Nous participons aux derniers combats livrés place de la République où la garnison allemande retranchée dans la caserne de la garde républicaine sera la dernière à se rendre le 25 août vers 18 heures. Les garçons ont poursuivi le combat en formant une compagnie rattachée au 1er Régiment de Paris, la compagnie Rajman du nom de l'un de nos camarades fusillés en février 1943. Il figure sur L'Affiche rouge **, le premier à droite.
Notes de l'éditeur :
* La "rafle du Vel d'hiv" : arrestation massive de juifs de Paris organisée les 16 et 17 juillet 1942 par la police française de Vichy dans le but de les déporter à Auschwitz dans le cadre de l'extermination de masse. le "Vel d'Hiv" (Vélodrome d'Hiver) était un stade parisien, construit en 1909 et démoli en 1959. Les juifs raflés y ont été rassemblés.
** La M.O.I. / L'Affiche rouge : se référer au Livre I consacré au Groupe Manouchian.
Hanna KAMIENIECKI
Hanna KAMIENIECKI (1905-2000) était agent de liaison des FTP-MOI durant la guerre, elle était plus tard devenue spécialiste de la psychosomatique.
LE FEU La journée la plus longue du Groupe X
Au lendemain du bombardement de Houeillès*, les maquisards du groupe X (groupe de guérilleros liés au bataillon "ARTHUR") se sont retirés dans la région d'Allons*. Bien renseignés par le miliciens, les allemands savent que les guerilleros sont au château de Lestarget, à mi-distance d'Allons et de Sauméjan*. Nous sachant dans la forêt et ne pouvant pas nous attaquer de face, malgré leurs blindés, ils ont mis le feu à la forêt avec leurs lance-flammes, tout au long de la route Allons-Sauméjan.
Les blindés postés sur la route nous attendaient pour nous abattre comme des lapins. Ils espèrent nous faire sortir ou nous griller. Nous organisons un contre-feu, brûlant tout l'espace devant Lestarget. Un nuage de fumée recouvre le ciel, le soleil lui-même est caché, un grand rond nous rappelle qu'il existe. Avec des pelles, des branches, tout le groupe participe au contre-feu. Lorsque le feu arrivera au Ciron**, il ne pourra pas continuer : tout sera brûlé.
Nous disposons d'un grand espace dégagé, et du ruisseau Ciron pour l'eau. Avec des pelles nous creusons un grand trou, assez profond où nous allons entreposer nos explosifs et des munitions recouverts de bâches et d'une bonne épaisseur de sable de protection. Les pignes de pin partent comme des fusées dans toutes les directions, c'est très impressionnant à voir. Si par malheur l'une d'elles atteint le dépôt, elle peut le faire exploser. Des pins s'allument de bas en haut en torches, le feu dépassant de plusieurs mètres la cime des arbres. Cela nous fait quelque chose que l'on ne peut pas exprimer, de voir brûler ces beaux arbres... Ils brûleront longtemps dans la nuit, même demain, c'est sûr.
Demain, nous aurons la possibilité d'envisager notre départ de Lestarget. Nous serons en mesure d'évacuer tout le matériel (les explosifs) sans rien laisser perdre, car nous avons eu assez de mal à nous le procurer. Maintenant il ne nous reste plus qu'à attendre. Les yeux seront notre première préoccupation. Nous tous les avons très irrités, rouges, et même pour certains, les paupières sont gonflées. Avec un linge humide nous arrivons à les calmer un peu.
Avec la fumée, la chaleur du feu et du soleil, nous avons une température extraordinaire. Le soleil a disparu mais la forêt est toujours éclairée par les flammes des arbres. Sans nos montres, il serait difficile de s'apercevoir que c'est déjà la nuit.
Ce matin, 30 Juin 1944, tout au loin, nous entendons le vrombissement d'avions se rapprochant rapidement. Nous avions bien l'impression que nous risquions de voir l'aviation allemande nous rendre visite. Tout le groupe a compris et a pris place au creux du Ciron, nous savons que c'est pour nous. Dix heures. Deux avions allemands sont en vue. Plus de doute, ils sont à notre recherche.
Ici règne le calme le plus complet. Rien ne bouge autour de Lestarget, la consigne a été bien observée.
La visibilité doit être mauvaise pour les aviateurs. Les premières rafales sont tirées au hasard, au retour ils ont pris pour point de mire le Ciron.
De là-haut ils doivent voir la fumée, le feu toujours en activité et... la ligne verte de la rivière. Lors du premier passage, une rafale est passée bien près de notre dépôt d'explosifs. Ils sont encore repassés en nous gratifiant de beaux chapelets de bombes. Personne n'a été atteint.
Le bombardement terminé, nous devons rester en alerte, prendre toutes les précautions au cas d'un éventuel retour de l'aviation.
Ici, au maquis, nous vivons au jour le jour. Il faut s'adapter à tout instant, rester continuellement sur nos gardes, c'est le seul moyen de ne pas être surpris.
La seule chose que nous n'avions pas prévue, c'est l'impact provoqué sur le moral de quelques camarades. L'un d'eux vient me trouver en larmes : "Vamos a grillard, hazados como de corderos todos vivos" ***. Nous l'avons calmé, rassuré, et le malaise s'est dissipé.
Le soleil reste voilé dans les nuages de fumée. Dans l'après-midi, nous avons l'impression qu'il chauffe bien plus qu'hier, l'eau aussi est plus chaude. La bonne humeur a repris ses droits avec une boutade de RAPHAËL se référant à Dante Alighieri : "Même dans l'eau on transpire, c'est pire qu'en enfer"... et LE PÈQUE de lui répondre : "Para no conocer este que es lo que hay que hacer gana el cielo ?" ***
Tout à coup, un gros tonnerre sur nos têtes, l'orage se déchaîne, les éclairs se suivent sans arrêt avec des grondements de plus en plus forts, d'abord de grosses gouttes, et puis c'est une trombe d'eau, le déluge...
C'est la joie sur toutes les figures. Après l'orage, à la lumière des phares, c'est tout un travail pour dégager le dépôt enterré, le charger sur les véhicules qui nous conduiront à un nouveau campement, aménagé par nos camarades du bataillon "ARTHUR".
James OLIVES, alias "CANADA" Transmis par France HAMELIN (Léon LANDINI)
Notes de l'éditeur :
* Houeillès / Allons / Sauméjan : toutes ces localités sont situées dans le département de Lot-et-Garonne.
** Le Ciron : petite rivière qui se jette dans la Garonne, en amont de Langon.
*** Traductions proposées :
- "Nous allons griller vifs, tout comme de petits agneaux."
- "Si l'on ne sait pas cela, que faut-il alors faire pour gagner le paradis ?"
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